Assemblée permanente des chambres de métiers– guide européenne du raid –programme COSAME
Développement Durable de la Région de Kidal (DDRK), Maison du Luxembourg, Mali
Mission de formation : plomberie et carrelage
«Bien que la formation n'ait pas toujours été facile, ils ont découvert la satisfaction que donne la réalisation d'un travail de qualité. »
Mali, Kidal : du 1er septembre au 25 octobre 2007 Grégory Matringe
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Sommaire
Je m'appelle Grégory Matringe, je suis artisan en région parisienne. J'ai 29 ans et je suis installé à mon compte depuis un peu plus de deux ans. Après des études universitaires en mécanique et en construction bois, j’ai commencé par travailler avec un artisan spécialisé dans les travaux de finitions (Menuiserie, Plomberie, Electricité, Carrelage...). Je me suis ensuite spécialisé dans la conception et la réalisation de salles de bains et mon projet est de monter en gamme au fur et à mesure que mon expérience s'étoffe. Cette situation m'offre la possibilité de m'adonner à une autre activité : le voyage. C'est ainsi que je suis parti en mission de solidarité internationale avec le Cosame le 1er Septembre 2007.
Présentation
Ma mission consiste à aller former des jeunes de Kidal en plomberie et en carrelage. Celle-ci se déroule sur une période de six semaines (3 pour la plomberie, 3 pour le carrelage) au sein de la Maison du Luxembourg (MdL) - Centre culturel et de formation.
Ce centre a été créé par le projet DDRK et est géré par le bureau d'études Proman, dans le cadre de l'attribution des budgets de Coopération Internationale, débloqués par le Grand Duché du Luxembourg.
Bien entendu, l'objectif de ma mission n'est pas de faire de mes candidats des plombiers ou des carreleurs expérimentés en 3 semaines ; il s’agit plutôt de leur donner une culture générale, une démarche de qualité, une base leur permettant de commencer à travailler pour faire les expériences qui augmenteront leurs compétences.
Avant mon départ, nous avions établi qu'il s'agirait d'une formation technique de base, destinée à un public novice en la matière. Le support concret de cette formation sera l’une des salles d'eau de la MdL, présentant des défauts au niveau du carrelage de sol créant des zones de stagnation d'eau. De plus, les photos que m'avait transmises M. Pérotin (coordinateur du projet) révélaient la présence d'humidité dans les murs due à des fuites sur le réseau d'alimentation.
Mise en situation
J'arrive donc le 1er septembre 2007 à Bamako, où je passe une journée en touriste avant que le chauffeur du DDRK ne vienne me chercher au petit matin. Notre journée se passe en déplacements : du fournisseur à la banque, puis retour au fournisseur, avant de faire des courses pour les expatriés de Kidal. Ensuite, deux jours de goudron et une journée de piste nous amènent finalement à destination. J'ai maintenant 3 jours devant moi avant d'entrer dans le vif du sujet et commencer la formation.
Kidal est une ville située au milieu du désert, peuplée de Tamasheks, population de tradition nomade en phase de sédentarisation. Beaucoup de maisons sont en "banco", brique de terre crue, dont les enduits doivent être "révisés" chaque année après la saison des pluies. Le ville est assez peu peuplée en cette saison d'hivernage, où une partie de la population est en brousse pour s'occuper des troupeaux.
Après avoir posé mon sac, je passe une nuit reposante sur le toit de la maison : le spectacle du ciel et la température sont bien plus agréables que dans la chambre où les murs n'ont de cesse de restituer la chaleur emmagasinée pendant les chaudes journées du désert. C'est là que je passerai la majorité de mes nuits, sauf exception pour cause de grasse matinée sous la fraîcheur d'une climatisation et surtout à l'abri du soleil qui se lève vers 05h30 et dont la chaleur n'est plus supportable dès 06h30.
Ma première journée est consacrée au diagnostic de l'installation de plomberie de la MdL. Après m’en avoir fait faire le tour, M. Pérotin me fournit un manœuvre (ancien de la formation maçonnerie) ; nous allons ouvrir les différents regards et dégager les réseaux d'alimentation. Ainsi nous pouvons dessiner le premier plan du réseau extérieur de la MdL - il faisait défaut bien que le bâtiment soit relativement récent. Plusieurs singularités sont alors mises à jour :
La coupure générale, située à environ 300 mètres de la MdL, coupe aussi le camp des jeunes voisins. Nous parlons donc de créer une vanne générale au sein de la MdL. Ainsi en cas de problème, nous pourrons couper directement tout en laissant l'eau à l'extérieur.
La MdL dispose d'une chambre VIP avec salle de bain. Celle-ci est équipée d'un WC (européen), d'un lavabo et d'une douche dont l'évacuation se fait par un siphon de sol incrusté dans le carrelage. Malheureusement, lorsqu'on utilise cette douche, l'eau ne s'écoule quasiment pas. Le regard extérieur déborde, et lorsque nous l'ouvrons, nous constatons que l'évacuation y arrive bien, mais qu'aucun tuyau n'en repart ! Il faudra résoudre ce problème.
Enfin, notre salle d'eau : 2 WC (Européens), 2 Douches, 2 Lavabos. Le mur extérieur est complètement imbibé. Les pentes du carrelage de sol sont aléatoires et ne convergent pas toutes vers les siphons. Les regards extérieurs sont ouverts et parfois pleins, certains tuyaux d'évacuation sont même percés. La salle sera donc entièrement refaite, que ce soit le carrelage ou la plomberie, ainsi que le réseau d'évacuation extérieur. Comme convenu avec M. Pérotin avant mon départ, nous remplacerons les WC Européens par des Turcs plus adaptés ici. Ces derniers ont été achetés à Bamako car il aurait été beaucoup plus compliqué de se les fournir ici. Même en les commandant, il est difficile de dire dans quel état ils seraient arrivés : traversée du désert en camion rempli jusqu'à déborder, harnaché de bidons pour fournir de l'eau aux personnes qui le surplombent.
Les objectifs de réalisation de la formation sont maintenant clairement définis :
Mise en place d'une vanne d'arrêt générale au sein de la MdL
Nouveau réseau d'alimentation de la salle d'eau
Réfection et correction du réseau d'évacuation extérieur
Réfection complète du carrelage de la salle d'eau : sols et murs
Ainsi les stagiaires auront abordé les sujets suivants :
- Réseau d'alimentation en PER
- Réseau d'alimentation en Galva
- Réseau d'évacuation sanitaire
- Réseau d'évacuation général
- Pose et raccordement des appareillages sanitaires
- Réalisation de carrelage mural
- Réalisation de carrelage au sol
La plomberie
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Nous voici donc lundi matin. Je me présente à la MdL vers 08h00 ; le manœuvre qui m'avait assisté s'y trouve déjà car il est inscrit, et a même proposé certains des autres candidats. Vers 10h00, 4 candidats sur 8 sont là, certains inscrits, d'autres en candidats libres. Un petit tour de la ville me permet de glaner les derniers absents. Ils n'avaient pas tous compris (plus ou moins volontairement ?) que la formation commençait ce lundi. Sur les 4 devant venir de brousse, un seul arrive, deux jours plus tard. Son frère, déjà sur Kidal, vient nous rejoindre. Après quelques jours, voilà donc mes 8 candidats, pas tous inscrits au départ, mais la troupe est au complet. Pour commencer nous avons fait le tour de la maison, et je leur explique en quoi va consister notre formation. Je mets le doigt sur les défauts de l'installation pour qu'ils comprennent un peu d'où viennent les erreurs. Un certain laps de temps doit d’abord être consacré à la définition d'un planning de travail. En effet, le ramadan approche, et nous en arrivons à la conclusion qu'il vaut mieux faire des journées continues pour finir de bonne heure. |
Il faut quand même une coupure "petit déjeuner - thé" vers 10h00, et une autre "déjeuner- thé" vers 12h00 puisque 1 seul des candidats sur les 8 fera le jeûne. Nous serons donc présents de 07h00 à 15h00, avec deux coupures où je resterai présent et partagerai les repas, afin d'établir une relation basée sur la sincérité, la confiance et le partage.
Une grosse journée va être consacrée à la théorie des évacuations. Tout d'abord le PVC, les raccords, le collage et les pentes à respecter. Chacun demandera un cahier et un stylo pour prendre des notes. Moins de la moitié des candidats est alphabétisée, l'autre recopie ce que j'écris comme des dessins. Leur niveau d'éducation est très faible ; peu savent lire, écrire et surtout compter. Alors lorsque je parle de pentes à respecter, de mesures, de niveau à fioles (dont l'usage se fait par mesures relatives), je réalise que ce n'est pas gagné. Pourtant, à force d’insistance, avec dessins, schémas, sketches, ils finiront par comprendre : puisqu'il n'y a « rien qui pousse », la pente est le seul moyen de faire circuler l'eau dans les tuyaux d'évacuation. De plus, je crois qu'ils ont saisi l'importance d'augmenter les sections et les pentes en cas de circulation de matières solides ; de même lors du raccordement des réseaux avant d'aller vers la fosse.
Nous passons à la pratique.
Le réseau extérieur défaillant est partiellement déposé et ce qui peut être simplement remplacé l'est immédiatement. Le dégagement complet du réseau va révéler certaines malfaçons supplémentaires. Le regard du salon VIP ne débouche effectivement sur rien, mais les évacuations des lavabos et du siphon de sol de la salle d'eau révèlent le même problème : Les tuyaux sont abandonnés dans le sable... Malgré les nombreuses explications de la phase théorie, je finirai par faire les mesures avec eux : le manque d'éducation révèle ses faiblesses, et l'utilisation d'un niveau et d'un mètre nécessite une certaine logique pour savoir ce que l'on veut mesurer, ce qui est bien loin d'être acquis faute d’avoir pu être suffisamment pratiqué. Nous arrivons à la conclusion que les tuyaux encastrés dans la dalle sortent trop bas, et ne peuvent rejoindre le regard suivant. Voila pourquoi ils ont été abandonnés là, tout comme pour le regard VIP.
Je discute avec eux en essayant de les amener à me proposer une solution, mais rien ne leur vient. Je me retrouve face à un mur. Ils ne veulent pas faire de propositions, prendre des responsabilités, ils me diront qu'ils sont de simples manœuvres à ma disposition. Que c'est moi le chef. J'aurais beau leur expliquer que je suis venu pour répondre à une attente ; que c'est moi qui suis à leur disposition ; qu'ils doivent faire des propositions pour pouvoir devenir autonomes et se débrouiller lorsque je serai parti ; rien n'y fait. Pour le moment je leur donne donc une solution toute faite, mais je n'abandonne pas pour autant ma démarche.
Nous allons donc devoir casser la dalle de la salle d'eau (dalle qui ne contient aucune ferraille !) pour pouvoir refaire l'évacuation du siphon de sol. Les lavabos seront évacués « en apparent », pour varier les techniques et limiter le nombre de raccords encastrés - sources de fuites irréparables sans démolition. Quant au salon VIP, nous referons l'évacuation de sol et du lavabo, mais cette fois tout « en encastré ». J'insisterai sur l'importance de faire deux évacuations séparées en cas d'engorgement. Ceci nous amènera à réaliser deux nouveaux regards extérieurs en parpaings, qui seront tapés sur place.
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Les évacuations en place, nous attaquons la théorie des alimentations. Après avoir expliqué la facilité des réalisations en PER (il s'agit simplement de couper et de mettre des raccords directement étanches) je passe au galva. Cette technique nécessite un peu plus de finesse puisqu'elle est basée sur la réalisation de filetages et d'étanchéité avec de la filasse. Enfin, je leur démontre l'intérêt de diminuer les sections au fur et à mesure que l'on s'approche des points de puisage pour assurer un débit optimum. Nous finirons même, à leur demande, par comprendre le fonctionnement d'un ballon d'eau chaude. Une fois intégrés les principes, puis les pièces constitutives d'un réseau en galva, je leur fournis un plan de la salle d'eau, et je leur demande de concevoir le réseau, avec un métrage approximatif des tuyaux et une estimation des raccords nécessaires. Encore une fois, il y a quelques récalcitrants qui rechignent à s’y mettre, mais lorsque enfin l'un d'entre eux me montre un plan à peu près cohérent, toute la troupe va suivre. Cet objectif aura été bien difficile à atteindre, mais ils ont fait des propositions, ils ont pris des initiatives. Bon, il est certain que les difficultés d'approvisionnement vont nous contraindre un peu. Tout sera réalisé en tubes galva 15X21 car il n'y a pas de 12X17 et encore moins de réductions ou de raccords particuliers. Je nomme celui qui avait fait la meilleure proposition comme chef, et je les laisse préparer les passages de tuyaux, les tranchées et les percements. Un groupe réalisera le réseau de distribution de la salle d'eau, pendant que, avec un autre groupe, nous dévierons le réseau d'alimentation général de la MdL. |
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Ainsi ils verront un peu le PER. Nous placerons une vanne générale à proximité nous donnant toute la souplesse nécessaire à la mise en eau et aux tests d'étanchéité. Cela se révèlera très utile : le manque de qualité de la filasse associé au manque d'expérience et de conscience professionnelle de mes candidats font qu'un certain nombre de raccords présentent de légères fuites. Tout le réseau est finalement déposé puis les raccords refaits avec bien plus de soin.
Une forte insistance est nécessaire au moment des scellements pour leur faire comprendre l'interdépendance des corps d'état et la nécessité d'anticiper un peu les problèmes à venir. En effet, un scellement en relief posera des problèmes au carreleur, et une mise en attente trop profonde dans le mur va considérablement compliquer le montage ultérieur des appareillages.
Nous terminons l'installation de plomberie par la mise en place des WC Turcs. Encore une fois, mon message aura un peu de mal à passer : Je leur explique que dans la mesure du possible, il est intéressant de centrer les appareils. Cela conditionne le rendu esthétique, la satisfaction du client, et donc sa fidélité. Il faut avouer que l'esthétique est une notion floue, même s’ils admettent qu'il est important que le client soit content. Mais ils ne comprennent apparemment pas que le milieu du WC doit être au milieu de la pièce pour que celui-ci soit centré !
Les installations de plomberie de la salle d'eau et du salon VIP terminées, je profite de la dernière journée pour présenter le cuivre. Nous ne disposons d'aucun outillage : les cintrages sont faits au sable, les collets battus sont réalisés sans matrice ni poinçon, et les joints sont découpés dans des chambres à air. En ce qui concerne la soudure, j'avais trouvé de l'étain, mais impossible de trouver ou de fabriquer un décapant adapté. Après de nombreuses tentatives, j'abandonne l'étain pour des baguettes cuivre/argent disponibles chez le quincaillier. Le gicleur de la lampe à souder doit être nettoyé régulièrement pour avoir une température suffisante, mais ils réaliseront quelques soudures, parmi les premières de Kidal.
La formation de plomberie est terminée, les différents réseaux sont en place. Il restera à installer les appareillages une fois le carrelage posé. Les candidats seront-ils intéressés à revenir pour l'ultime étape de leur formation ? Dans l’état actuel, ils reçoivent des sacs de riz, de semoule, de sucre et de l'huile en compensation du temps passé en formation, temps pendant lequel ils n'ont pas pu travailler. Contrairement à la France où - sauf exception - il faut payer pour recevoir sa formation (s'améliorer et augmenter ses compétences pour trouver du travail), ici on doit donner des indemnités aux candidats. Est-ce la formation ou les sacs de riz qui attirent les candidats ?
Le carrelage
Les différentes observations que j'avais faites lors de la démolition précédente m'ont amené à cette conclusion : ce week-end est le laps de temps dont je dispose pour m'adapter entre les deux formations.
En France, je n'effectue que des poses collées, que se soit au sol ou aux murs, avec des colles de haute qualité, aux performances améliorées. Ici, il n'y a que du ciment. Il me fallait donc être sûr de maîtriser sur place une technique des anciens : la pose scellée sur chape. Bien entendu, je n’aurai pas de croisillons pour assurer l'espacement des joints des carreaux, ce qui ne servirait d’ailleurs pas à grand chose puisque de toute façon les carreaux n’ont pas tous la même dimension.
J'avais donc pris rendez-vous avec un carreleur local pour le rejoindre sur son chantier le samedi matin. Ce sera ma leçon de pose de carrelage mural : Tout d'abord on dresse les murs au mortier pour récupérer les aplombs, on badigeonne d’une barbotine ciment et eau, puis on applique les carreaux préalablement imbibés d'eau. Dés qu'il est apposé, le carreau adhère ; ensuite on déroule sans porter aucune attention à ce qu'il y ait ou non un léger espace entre les carreaux.
Je reviens le lendemain, et cette fois, je ne regarde plus, j'exécute. Je réalise ma première chape, en tenant compte des pentes nécessaires à l'écoulement vers les siphons de sol. On saupoudre de ciment, on pose les carreaux à sec, côte à côte, puis on arrose à grande eau avant de battre les carreaux pour obtenir un alignement et une pente plus ou moins aléatoires. Le carreleur semble très content alors que je reste dubitatif quant au bon écoulement complet de l'eau sur ce sol à pentes multiples. Mais enfin, la leçon est excellente et mon expérience d’autres pratiques viendra palier aux aléas de cette technique.
Nous voilà donc lundi matin. Un seul candidat sur huit répond à l'appel : Le manœuvre qui m'a aidé le premier jour et qui a fait la formation plomberie. Je dois bien avouer ma déception : Que les quatre venant de brousse ne soient pas là, ma mentalité « citadine » peut admettre, mais trois autres parmi les candidats à la plomberie devaient aussi faire le carrelage. Quelques discussions m'apprendront que quelqu'un a dit aux candidats qu'il n'y aurait pas de sacs de riz ! Je prends la moto, mon candidat, et nous partons faire le tour de la ville à la recherche de tous mes "plombiers". Le plus expressif me dira que c'est bientôt la fin du ramadan et qu'ils doivent travailler pour acheter les nouveaux vêtements nécessaires à la fête. Je discute avec mes anciens candidats, essaie de connaître leur motivation et l'intérêt éventuel qu'ils portent à une formation sur le carrelage. Ils semblent d'accord ; la promesse de nouveaux sacs de riz finira par les convaincre. Le lendemain, je récupère cinq candidats "plombiers", plus le gardien suppléant de la MdL, qui semble motivé.
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Pour commencer, nous redéfinissons les conditions de travail : il s'avère que le thé après manger n'a rien à voir avec le café chez nous. Ils le font sur de petits foyers à charbon ; après le premier "amer comme la mort", il faut en passer un deuxième avec les mêmes feuilles "doux comme la vie", puis parfois un troisième ... Bref, un très long processus pendant lequel personne ne travaille. Fort de mon expérience du week-end, je leur propose donc un nouveau « deal » : on s'arrête quand les repas arrivent, on mange, on y retourne, et une personne s'occupe du thé à tour de rôle, on le boit en travaillant comme c'est le cas sur les chantiers « chez eux ». Ils sont d'accord mais négocient de finir une heure plus tôt. Je leur accorde une demi-heure.
Le reste de la journée est consacré à la démolition du carrelage restant dans la salle d'eau et dans la salle de bain VIP. Maintenant que nous nous connaissons un peu mieux, que je sais de quoi ils sont capables, qu'ils savent que je n'aime pas l'inactivité, tout le monde bosse et ça avance bien. Une partie des gravats va être récupérée par certains stagiaires et bien d'autres personnes : il est courant de réaliser les sols en carreaux cassés. |
Pour le carrelage, pas de cours théoriques, on passe directement à la pratique. Mais pour cela il faut un peu de matière. J'avais commandé de la faïence 15X15. Celle-ci est fine comme du papier, et les conditions de voyage ont fait de la casse. L'idée d'une frise en carreaux cassés est adoptée, pour leur expérience, puisque cette technique est régulièrement utilisée pour les sols et pour palier aux problèmes de transport. Enfin, cette frise leur montrera l'intérêt de casser un peu la systématique d'un carrelage blanc. Mais bon, ces dernières considérations esthétiques restent encore floues pour eux.
On commence donc doucement, on dresse les murs au mortier. Je leur explique qu'il faut faire un trait de niveau pour assurer une pose droite. On imprègne de barbotine, on colle... c'est parti. Lorsque je fais le tour, je constate qu'ils utilisent le niveau à l'horizontale avec la bulle vers eux au lieu de la mettre vers le haut ! Je leur ai fait 25 fois la remarque, leur expliquant que rien ne garantit l'exactitude de la mesure dans ce sens ; je leur ai montré 25 fois qu'on pouvait régler le niveau dans l'autre sens ; rien n’y fait : je ne suis pas certain qu'ils utiliseront à bon escient leur niveau dans l'avenir. Parfois, ayant l'impression que le carrelage est de travers, je demande si le trait a été tracé puisque je ne le vois pas. On m'assure que oui, mais que je ne le vois pas parce que le carrelage est dessus. Après vérification avec le niveau, je fais tout déposer, replacer le mortier, et je refais le trait droit, en insistant sur l'importance d'aligner les joints avec l'autre face déjà carrelée :
- Ok ?
- D'accord M. Grégory
- Tu as bien compris, c'est sur ?
- Oui, oui, y'a pas de problème.
Quand je repasse une demi heure plus tard, les carreaux démarrent 1 cm sous le trait, donc complètement désalignés par rapport à l'autre face, et finissent 2 cm au dessus du trait : on recommence.
Au fur et à mesure des poses, déposes et reposes, le chantier avance et les gars apprennent. Bien entendu certains plus vite que d'autres, et je ne peux pas tout faire refaire 10 fois ; il en résulte que la qualité des réalisations est variable suivant les candidats. Il m'arrivera de rester en fin de journée plus ou moins tardivement pour faire avancer les choses. Un candidat, toujours le même, restera toujours avec moi et apprendra bien plus que les autres, certainement le seul réellement motivé et vraiment intéressé par son travail. Je me suis posé la question de savoir si c'était une bonne chose de vouloir finir le chantier : je suis là pour former des gens et non pas pour réaliser une salle de bain. Deux paramètres m'ont fait persévérer :
- Leur montrer qu'il est important de finir ce que l'on a commencé.
- Leur donner des exemples, sorte de référence sur les critères de pose.
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Contrairement au carreleur local, je leur ai demandé de respecter un petit espacement entre les carreaux pour la réalisation de joints qui assurent l'étanchéité. Cela permet en outre de compenser un peu les variations de dimensions des carreaux, et donc d'assurer un meilleur alignement. Nous sommes ensuite passés au carrelage de sol. Je leur ai montré comment réaliser une chape en respectant les pentes, puis comment réaliser les 4 pentes nécessaires grâce à une pose en diagonale aux abords du siphon de sol. Pour une fois, ils étaient tous d'accord pour reconnaître que c'était plus joli et encore mieux puisque plus efficace. Pour assurer une pose de qualité, limiter au maximum les reliefs dans le carrelage, j'ai un peu adapté la technique locale. Nous réalisons effectivement la chape par saupoudrage de ciment, mais avant de poser les carreaux, nous les enduisons d'une barbotine très fine et très liquide ; cela permettra un peu de réglage de leur inclinaison pour assurer la régularité de la pente et éviter ainsi les zones de stagnation. |
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Finalement nous avons terminé le carrelage le jeudi soir. Puisque la plupart des candidats avaient fait la plomberie quelques semaines plus tôt, tous ont pu finir leur formation avec la réalisation des évacuations en applique sous les lavabos, la pose puis le raccordement des lavabos et des douches.
Bien que la formation n'ait pas toujours été facile et douce, pour eux comme pour moi, ils ont découvert la satisfaction que donne la réalisation d'un travail de qualité. Ils étaient contents, ainsi que moi, et ravis de constater que cette nouvelle salle d'eau était la plus soignée et la plus jolie de la MdL.
Malgré nos efforts, nous n'avons pas eu le temps de faire le sol de la salle de bain VIP. Finalement, ce fut sans doute une très bonne chose. En effet, le chantier a été confié au plus sérieux de mes stagiaires. D'après ce que j’ai appris, il a réalisé la pose en diagonale afin de respecter les 4 pentes au niveau du siphon de sol et tout le reste en droit. Malheureusement, je n'ai pas dû insister suffisamment sur l'importance des alignements : son siphon s’est retrouvé de travers, puis il a dû faire beaucoup de découpes car son carrelage n'était pas parallèle aux murs. C'est le métier qui rentre, comme on dit...
Les objectifs de réalisation initialement fixés ont donc été atteints. En termes d’acquisition de nouvelles compétences par les candidats, il est manifeste qu'ils ont été amenés à aborder beaucoup de matières et de méthodes en peu de temps. Toutes les techniques communément utilisées dans la région ont été passées en revue ; cependant, le temps imparti et l'investissement des candidats n'ont pas permis d'en faire d’ores et déjà des artisans autonomes dans les métiers étudiés. En revanche, s’ils cherchent du travail auprès les entrepreneurs locaux, ils ont acquis toutes les bases pour devenir de bons ouvriers en peu de temps.
Aspect logistique
La formation s'est déroulée en pleine période de ramadan. Bien que cela puisse passer pour un détail, il faut bien dire que cette période n'est pas la meilleure de l'année. Tout d'abord, du point de vue de l'organisation de la formation, cet évènement crée des disparités entre ceux qui font le jeûne et ceux qui ne le font pas. D’autre part, du point de vue du formateur, cette période n'est pas idéale car elle ouvre une sorte de parenthèse dans la vie socioculturelle des pays musulmans.
La parenthèse sur le ramadan refermée, j'ai rencontré d'autres difficultés liées à la logistique de la formation. Lorsque l'on arrive dans un pays comme le Mali pour donner des formations techniques, il est important de savoir que ces techniques sont bien différentes de celles utilisées chez nous. Même s’il n'est pas très difficile de s'y adapter, cela demande un petit laps de temps.
Aspect technique
Une fois les techniques locales intégrées, d’autres difficultés surgirent. La première d'entre elles a été la qualité du matériel. Que ce soit pour la plomberie ou pour le carrelage, la qualité des matériaux conditionne la qualité des réalisations. Cette différence a rendu le travail beaucoup plus difficile que je ne m’y attendais.
De plus, les formations ne m’apparaissent pas réalisées en collaboration avec les artisans locaux ; il peut en résulter que les techniques que j'ai enseignées à mes stagiaires pour améliorer la qualité des réalisations soient rejetées par les entrepreneurs sur place, pour des questions de fierté ou de temps d'exécution.
Aspect culturel
J'ai eu l'impression qu’ils n’y voyaient pas la même chose que moi, de nombreuses discussions avec eux sur le sujet m’ont amené à la conclusion suivante : une formation est presque comme le travail : on fait ce que le chef demande sans trop se poser de questions ; surtout sans trop forcer parce que ça reste une formation. Un candidat me dira même un jour : "On aurait pu faire ça en une semaine au lieu de trois, mais c'est une formation, pas le travail...".
De cette conception de la formation découlent les travers que l'on rencontre quasi systématiquement avec les manœuvres : il faut être tout le temps derrière, sinon ils ne sont pas assez attentifs. Je me suis retrouvé avec huit gars restant une heure à prendre le thé plutôt que de s'intéresser et d'être à la demande d'informations ; je me suis alors « naturellement » posé des questions sur leurs raisons de leur présence et sur leurs motivations.
Sélection des candidats
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Le premier et principal facteur de réussite lors de la mise en place d'une formation, en dehors bien entendu du formateur, se situe dans l’adéquation des candidats à la formation qui leur est proposée. Lors de la formation que j'ai dispensée, je pense qu'il aurait été important de mettre en place une sélection plus concrète de mes stagiaires. Il est certain qu'ils sont dans une situation économique plus que difficile, et qu'ils peuvent difficilement se permettre de passer du temps dans une formation, donc sans travailler, sans avoir de compensation. Mais il ne faut pas distribuer sans regard. Je suis par exemple opposé à ce que l'on distribue du matériel à tous les candidats. Je pense qu'il serait très intéressant de tenir 2 ou 3 lots à la MdL, qui pourront être distribués après vérification de leur utilité selon l'acquisition des marchés qui nécessitent ce matériel.
Un bon moyen de sélection à mon avis, et après discussion avec les expatriés de Kidal, serait de précéder les formations par une phase d’évaluation et d'alphabétisation. Ceci présenterait deux avantages : d’abord vérifier la crédibilité dans le temps des candidats, et donc leur motivation ; ensuite, d'un point de vue technique, améliorer les résultats avec des candidats ayant les notions d’arithmétique - ou tout autre - pré-requis pour cette formation. |
Technique et matériel
Si l'objectif est d'améliorer le niveau technique local, un travail de diagnostic complémentaire est nécessaire. Je pense tout d'abord à l’entrée en contact avec les fournisseurs et les artisans locaux pour faire un bilan de la situation de l’offre. Pour l'aspect matériels (produits et outillages), il n'est pas très difficile de définir une certaine qualité avec le fournisseur. Bien entendu, ce matériel pourrait coûter un peu plus cher, mais la qualité des prestations en sera améliorée et il pourrait y avoir des « compensations ». Meilleure sera la qualité du produit fini, meilleure sera la satisfaction du client. Les marchés pourront être mieux négociés et l'amélioration de la qualité sera pérennisée.
En ce qui concerne l'amélioration technique, une fois le bilan réalisé avec les artisans locaux, il m’apparaît beaucoup plus intéressant de former des formateurs donc, à terme, de mettre en place un vrai centre de formation professionnelle ; son système d'alternance permet aux candidats de subvenir, au moins en partie, à leurs besoins.
Bien que je sois assez critique par rapport au bilan de la formation, il est certain qu'ils ont appris. Tout d'abord, et bien entendu, d'un point de vue technique, avec les limites énoncées précédemment. Mais ils ont aussi aperçu quelle était la notion du travail en Europe : la qualité et l'esthétique sont de bons moyens d'augmenter la satisfaction du client, donc de se faire un nom dans le milieu, et donc pouvoir augmenter ses tarifs et améliorer ses conditions de vie.
En ce qui me concerne, l'expérience fut vraiment excellente, aussi bien d'un point de vue technique que humain. Il me semble évident, même si cela peut paraître surprenant, que je suis celui qui a le plus appris durant cette formation. Il s'agissait de ma première expérience, et elle m'a permis d'aborder la problématique du développement en Afrique. Je soupçonne maintenant à quel point cette question est difficile. Tout d'abord dans l'estimation de l'impact des actions et de leurs effets secondaires. Mais aussi, et peut-être surtout, dans ce qu'elle contient comme conflits d'intérêts.
Toute cette expérience a été vraiment très enrichissante et je suis particulièrement content de l'avoir faite dans ces conditions. Merci donc au Cosame, à la Mairie de Clamart, et à la MdL pour m'avoir donné cette opportunité. Merci aussi à Raoul et à Djara, respectivement plombier et carreleur, pour leur disponibilité. Enfin, merci à Christophe, Jordy et Michaël pour leur sympathie, leur disponibilité et leur ouverture d'esprit ; elles nous ont permis d'avoir ces discussions qui ont été, je l'espère, aussi intéressantes pour eux que pour moi. De nouvelles expériences de solidarité internationale me permettront d'étoffer mes réflexions et mon expérience dans ce domaine si intéressant.
Alors à bientôt, "Inch Allah"...
Grégory Matringe